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Reprendre un portefeuille clients : ce qu’il faut examiner au-delà du chiffre d’affaires
Comptes actifs et dormants, raison de l’arrêt, potentiel et part de marché, charge de visite : ce qu’il faut examiner quand on reçoit un portefeuille.
On vous annonce un portefeuille. Un chiffre d’affaires, un nombre de clients, parfois une carte. Puis vous prenez le poste et vous découvrez ce qu’il y a réellement derrière.
Le chiffre d’affaires de l’an dernier est le premier repère donné, et le plus incomplet : il dit ce qui a été vendu, pas à combien de clients, ni lesquels achètent encore, ni pourquoi les autres ont arrêté.
La question se pose des deux côtés. Un responsable qui confie un portefeuille cherche à être compris et à ne pas voir partir celui qu’il vient de recruter. Un commercial qui le reçoit cherche à savoir ce qu’il reprend, et sur quelle base son objectif sera calculé.
Ce qu’il y a dans un portefeuille
Un portefeuille se décrit par sa composition avant de se décrire par son chiffre. Combien de comptes ont commandé au cours des douze derniers mois, combien une seule fois, combien plus du tout. Quelle part du chiffre tient à trois ou quatre clients.
La différence entre quarante comptes dont trente tournent et deux cents comptes dont trente tournent ne se voit pas dans le total annuel. Ce sont pourtant deux métiers différents.
Ces éléments se demandent. Une entreprise qui a construit un portefeuille dispose souvent de ces chiffres, puisque son outil de gestion les produit. Elle ne les a pas forcément réunis sous cette forme, et répondre « je vous les sors » est déjà une réponse.
Pourquoi les comptes sont dans cet état
Aucune des méthodes de découpage consultées n’aborde ce point, et c’est lui qui décide de la difficulté réelle du poste.
Un compte qui a arrêté parce que le précédent commercial est parti sans transmettre, ce qui n’est jamais sans raison, ne se travaille pas comme un compte perdu sur un litige de qualité, ni comme un compte qui a suivi un concurrent sur un prix, ni comme un compte que l’entreprise a elle-même cessé de servir. Les efforts à fournir et les chances d’aboutir ne sont pas les mêmes, et personne ne peut les estimer sans connaître la raison.
Un compte dormant peut être une réserve de croissance ou un compte définitivement perdu ; on l’examine, on ne le présume pas, dans un sens comme dans l’autre.
Une étude publiée dans le Journal of Marketing donne un ordre de grandeur sur un seul de ces cas, le départ du commercial précédent. Sur les données d’une entreprise du classement américain Fortune 500, ses auteurs mesurent que les transitions de commerciaux entraînent une perte de 13,2 % à 17,6 % des ventes annuelles sur les comptes concernés, et que les recrues sont moins efficaces que les commerciaux déjà en place pour limiter cette perte. C’est une seule entreprise, sur un marché entre professionnels : un repère, pas une norme française. Il dit tout de même quelque chose d’utile : la baisse d’un portefeuille après un départ est un phénomène documenté, pas une preuve que celui qui arrive travaille mal.
Ce qu’un commercial a trouvé
Entretien réalisé le 10 septembre 2026.
Un commercial itinérant a repris un portefeuille de clients professionnels. Avant son arrivée, on lui avait annoncé quatre-vingt-quinze clients et une mission : redynamiser le secteur. Selon son souvenir, une quarantaine commandaient encore, dont une trentaine régulièrement.
Sur place, selon lui, le dynamisme n’y était pour rien : certaines relations s’étaient dégradées lors du passage de son prédécesseur. Il raconte que certains clients refusaient de le recevoir, et il estime qu’une dizaine de comptes n’étaient pas rattrapables.
Ce n’est pas la même chose de récupérer un portefeuille inactif qu’un portefeuille pourri.
Un portefeuille inactif, on le travaille, on prospecte. Un portefeuille abîmé, la porte est fermée avant la première visite. Aucune des méthodes de découpage consultées ne fait cette distinction.
Il indique avoir fini l’année avec cent vingt-deux clients, objectifs atteints ; ces chiffres sont déclarés de mémoire. Ce n’est pas un échec qu’il raconte, mais un travail qui n’était pas celui qu’on lui avait décrit ; pas le même métier, dit-il.
Demander pourquoi un compte a arrêté, c’est savoir si le poste consiste à reconquérir, à réparer ou à repartir de zéro. Cette information existe parfois dans l’outil de gestion, parfois dans la mémoire de ceux qui étaient là, parfois nulle part. Une réponse qui dit « on ne sait pas » vaut mieux qu’une réponse inventée : elle renseigne sur ce qui attend celui qui arrive.
La grille
Voici dix points à examiner quand un portefeuille change de mains. La dernière colonne aide à interpréter les réponses : ce n’est ni une note ni un barème. Les explications et les sources figurent dans la suite du dossier.
Avant l’embauche, des données agrégées ou anonymisées peuvent suffire pour commencer cette discussion : il n’est pas nécessaire d’obtenir tout le fichier clients. Pour chaque réponse, notez la période, la source et ce qui reste à confirmer. Si l’information manque, précisez avec l’entreprise qui pourra la fournir et à quel moment.
| Ce qu’on regarde | La question à poser | Ce que la réponse permet de vérifier |
|---|---|---|
| Clients acheteurs et anciens clients sans commande | Sur la période retenue, combien de clients ont acheté, dont combien une seule fois ? Combien d’anciens clients n’ont plus commandé ? | La base qui achète encore, sans compter deux fois les acheteurs occasionnels. Choisir une période adaptée au cycle d’achat, par exemple douze mois, et préciser ce que l’entreprise appelle « actif » |
| Raisons de l’arrêt des achats | Quand et pourquoi les clients ont-ils arrêté ? Quelles raisons sont connues, lesquelles restent à vérifier ? | Si la reprise dépend d’une relance commerciale ou d’un problème à résoudre avec l’entreprise : livraison, qualité, prix, litige ou relation. Ne pas compter les clients dormants comme une croissance acquise |
| Concentration du chiffre d’affaires | Quelle part du chiffre les trois premiers clients représentent-ils, et quelles échéances ou affaires importantes les concernent ? | La dépendance à quelques comptes et ce qui est réellement reconductible. Il n’existe pas ici de seuil qui rende un portefeuille bon ou mauvais |
| Potentiel du client et part de ses achats réalisée chez nous | Comment estime-t-on les achats possibles dans la catégorie et la part déjà réalisée chez nous ? À quelle date ? | La différence entre chiffre existant et développement envisageable. Une part détenue par un concurrent n’est pas automatiquement accessible : préciser les conditions nécessaires pour la gagner |
| Visites et temps disponible | Quelle fréquence de visite est attendue par catégorie de client ? Combien de comptes, pour quelle durée de visite ? | Si les visites attendues tiennent dans le temps disponible, en ajoutant préparation, suivi, analyse, déplacements, prospection et temps pour les imprévus |
| Territoire et organisation des tournées | D’où partent les tournées, quels trajets faut-il prévoir, combien de nuits hors du domicile et quelles contraintes horaires chez les clients ? | Si l’organisation annoncée correspond aux déplacements à prévoir. Préciser les estimations plutôt que déduire le temps de route de la seule taille du secteur |
| Objectif de première année | Quelle part repose sur le maintien du chiffre des clients existants, le chiffre supplémentaire chez eux et les nouveaux comptes ? Quel délai de reprise est prévu ? | La cohérence entre la base transmise, le développement attendu et le temps nécessaire pour prendre le poste. Faire préciser comment ces éléments sont pris en compte dans l’objectif et le variable |
| Historique et changements de périmètre | Comment le chiffre a-t-il évolué sur trois ans, si l’historique existe ? Qu’est-ce qui explique les variations ? | Ce qui vient des clients gagnés ou perdus, des prix, des commandes exceptionnelles ou d’un changement de périmètre. Une courbe seule ne permet pas d’attribuer l’évolution au commercial |
| Passation et affaires en cours | Qui présente les comptes et transmet les affaires en cours ? Peut-on échanger avec le prédécesseur ou un interlocuteur qui les connaît ? | Ce qui sera transmis au démarrage : engagements pris, devis, échéances, contacts et points sensibles. Si le prédécesseur n’est pas disponible, identifier un autre relais |
| Moyens, relais et points à confirmer | Quand les outils et informations seront-ils accessibles ? Qui intervient pour un litige, un appui technique ou une difficulté qui dépasse le rôle du commercial ? | Les moyens disponibles dès l’arrivée, les interlocuteurs et les sujets encore sans réponse. Distinguer ce que le commercial peut traiter de ce qui nécessite une action de l’entreprise |
Clients acheteurs et anciens clients sans commande
- La question à poser
- Sur la période retenue, combien de clients ont acheté, dont combien une seule fois ? Combien d’anciens clients n’ont plus commandé ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- La base qui achète encore, sans compter deux fois les acheteurs occasionnels. Choisir une période adaptée au cycle d’achat, par exemple douze mois, et préciser ce que l’entreprise appelle « actif »
Raisons de l’arrêt des achats
- La question à poser
- Quand et pourquoi les clients ont-ils arrêté ? Quelles raisons sont connues, lesquelles restent à vérifier ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- Si la reprise dépend d’une relance commerciale ou d’un problème à résoudre avec l’entreprise : livraison, qualité, prix, litige ou relation. Ne pas compter les clients dormants comme une croissance acquise
Concentration du chiffre d’affaires
- La question à poser
- Quelle part du chiffre les trois premiers clients représentent-ils, et quelles échéances ou affaires importantes les concernent ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- La dépendance à quelques comptes et ce qui est réellement reconductible. Il n’existe pas ici de seuil qui rende un portefeuille bon ou mauvais
Potentiel du client et part de ses achats réalisée chez nous
- La question à poser
- Comment estime-t-on les achats possibles dans la catégorie et la part déjà réalisée chez nous ? À quelle date ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- La différence entre chiffre existant et développement envisageable. Une part détenue par un concurrent n’est pas automatiquement accessible : préciser les conditions nécessaires pour la gagner
Visites et temps disponible
- La question à poser
- Quelle fréquence de visite est attendue par catégorie de client ? Combien de comptes, pour quelle durée de visite ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- Si les visites attendues tiennent dans le temps disponible, en ajoutant préparation, suivi, analyse, déplacements, prospection et temps pour les imprévus
Territoire et organisation des tournées
- La question à poser
- D’où partent les tournées, quels trajets faut-il prévoir, combien de nuits hors du domicile et quelles contraintes horaires chez les clients ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- Si l’organisation annoncée correspond aux déplacements à prévoir. Préciser les estimations plutôt que déduire le temps de route de la seule taille du secteur
Objectif de première année
- La question à poser
- Quelle part repose sur le maintien du chiffre des clients existants, le chiffre supplémentaire chez eux et les nouveaux comptes ? Quel délai de reprise est prévu ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- La cohérence entre la base transmise, le développement attendu et le temps nécessaire pour prendre le poste. Faire préciser comment ces éléments sont pris en compte dans l’objectif et le variable
Historique et changements de périmètre
- La question à poser
- Comment le chiffre a-t-il évolué sur trois ans, si l’historique existe ? Qu’est-ce qui explique les variations ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- Ce qui vient des clients gagnés ou perdus, des prix, des commandes exceptionnelles ou d’un changement de périmètre. Une courbe seule ne permet pas d’attribuer l’évolution au commercial
Passation et affaires en cours
- La question à poser
- Qui présente les comptes et transmet les affaires en cours ? Peut-on échanger avec le prédécesseur ou un interlocuteur qui les connaît ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- Ce qui sera transmis au démarrage : engagements pris, devis, échéances, contacts et points sensibles. Si le prédécesseur n’est pas disponible, identifier un autre relais
Moyens, relais et points à confirmer
- La question à poser
- Quand les outils et informations seront-ils accessibles ? Qui intervient pour un litige, un appui technique ou une difficulté qui dépasse le rôle du commercial ?
- Ce que la réponse permet de vérifier
- Les moyens disponibles dès l’arrivée, les interlocuteurs et les sujets encore sans réponse. Distinguer ce que le commercial peut traiter de ce qui nécessite une action de l’entreprise
À compléter après l’échange
- Ce que je reprends réellement : …
- Ce qui reste à éclaircir, avec qui et à quel moment : …
- Ce que nous devons préciser sur les objectifs, les moyens ou la passation : …
La grille sert à préparer une discussion, pas à certifier un portefeuille. Une réponse manquante n’est pas une preuve de mauvaise foi ; elle indique un point à éclaircir avant de se projeter.
Sur quoi un portefeuille se construit
Les méthodes publiées reposent sur deux équilibres, que la note de la Darden School of Business citée plus bas met côte à côte : équilibrer la charge de travail et équilibrer le potentiel de vente, puis rendre les secteurs compacts et limiter les perturbations d’un redécoupage. Équilibrer l’un ne garantit pas l’autre : un secteur dense et un secteur étendu peuvent porter le même potentiel avec des temps de route sans rapport, c’est l’exemple que prend la note. Elle ajoute qu’un déséquilibre de potentiel fausse ce que chacun peut gagner et pousse les bons commerciaux à partir. Zoltners et Lorimer, qui ont travaillé sur le découpage de plus de trois cents forces de vente, écrivaient en 2000 que l’alignement des secteurs est l’un des leviers de productivité les plus souvent négligés, que les déséquilibres coûtent cher, et que les entreprises qui s’en sortent suivent un processus écrit, avec des critères objectifs et constants et une place laissée au jugement du management local.
Dans les équipes qu’il a encadrées, Alexandre Cadot, fondateur d’Evid et ancien manager commercial, ne construisait pas les portefeuilles sur le chiffre déjà réalisé. Il croisait deux mesures : le potentiel de chaque client, c’est-à-dire ce qu’il peut acheter dans la catégorie, toutes marques confondues, et la part qu’on détient chez lui. Deux clients peuvent représenter le même chiffre d’affaires réalisé et des perspectives très différentes : chez l’un, on couvre déjà la totalité des achats de la catégorie ; chez l’autre, dix pour cent. Chez le premier, l’enjeu est de préserver la relation et de suivre l’évolution de ses besoins ; chez le second, de savoir quelle part supplémentaire peut être prise, et à quelles conditions. La fréquence des visites et les objectifs de développement en dépendent, et un tableau de chiffre d’affaires ne le montre pas.
Le reste se déduit de ce croisement : une fréquence de visite et un objectif de chiffre par client plutôt qu’un objectif global posé sur le secteur, puis une part de prospection, présente même sur un portefeuille bien installé, ne serait-ce que pour compenser l’érosion. Additionnez la fidélisation, la croissance et l’ouverture de comptes, vous obtenez l’objectif du commercial. Il devient discutable, parce qu’on peut discuter chacune de ses composantes.
Le potentiel, lui, se documente, par des données de marché ou par un référentiel construit par l’équipe elle-même, client par client, avec les gens du terrain autour de la table. C’est la seconde voie qu’il retenait. Aucune méthode publiée ne dit lequel vaut mieux ; la seule règle qui tienne est que l’estimation soit écrite, datée, et qu’on accepte de la corriger.
La taille ne fait pas l’équilibre
Deux commerciaux peuvent avoir des nombres de clients très différents sans qu’aucun des deux soit lésé. Un commercial dédié aux grands comptes voit moins de clients : chaque compte lui prend plus de temps, parce qu’il y rencontre plusieurs interlocuteurs qui ne se parlent pas toujours entre eux. Son objectif de prospection est plus faible, jamais nul, pour éviter que le portefeuille s’érode sans que personne s’en aperçoive. Un portefeuille de petites structures fonctionne autrement : plus de comptes, des visites plus courtes, des attentes qui n’ont rien à voir.
Cette distinction sert aussi à tenir les attentes des clients : quand un portefeuille est constitué par typologie, chacun sait à quel rythme il sera vu et pourquoi. C’est pourquoi le découpage n’est pas toujours géographique.
Chaque visite est un investissement
La charge s’estime, et la formule est simple : le nombre de comptes de chaque catégorie multiplié par la fréquence de visite attendue et par la durée d’une visite, comparé au temps réellement disponible. C’est celle que retient une note pédagogique de la Darden School of Business, qui rappelle aussi que le temps de trajet est un meilleur repère que la surface d’un secteur, deux territoires de même superficie pouvant exiger des routes très différentes.
Un support d’enseignement à distance de l’ICFAI, en Inde, détaille ce que ce calcul suppose sans le dire : le nombre de visites qu’une journée permet dépend de leur durée, de la disponibilité des clients, de leurs horaires et des distances. Le temps théoriquement disponible n’est jamais celui qu’on a.
Le calcul dit combien de visites tiennent dans une semaine, pas chez qui aller. Un rendez-vous coûte du temps qui ne sera pas passé ailleurs, donc il se juge à ce qu’il change.
L’erreur confortable, c’est de retourner chez les clients agréables. La relation est bonne, on y est déjà seul fournisseur, et une visite de plus n’y change pas grand-chose sur le chiffre. Pendant ce temps, les clients difficiles, ceux chez qui il reste une part à prendre, sont vus deux fois par an parce qu’ils demandent de la préparation et qu’on remet au mois prochain.
Personne ne demande de supprimer ces visites. Reste à savoir si leur fréquence a été choisie ou subie. Un portefeuille construit sur le potentiel et la part de marché rend cet arbitrage visible.
Ce qu’un portefeuille trop large coûte
Un portefeuille trop large se paie d’abord en réactivité, avant la fatigue : quand une urgence tombe chez un client, il faut de la marge pour la traiter, et un agenda saturé n’en a pas. Il se paie ensuite en analyse, parce que le temps de regarder ses propres chiffres est le premier à disparaître.
Un bon commercial tient son secteur comme un dirigeant tient son entreprise. Il sait qui sont les acteurs, quelles affaires sont en cours, qui décide et chez qui, qui est sur le départ et qui vient d’arriver. Cette connaissance ne s’acquiert pas en roulant plus vite : elle se construit en ayant le temps de poser des questions qui ne servent à rien le jour même. L’entreprise le paie aussi, avec retard. Un secteur où plus personne ne sait qui décide se défend mal le jour où un concurrent s’y installe.
Ce qui se négocie, si c’est dit
Il faut le savoir, et le savoir à temps. Le commercial cité plus haut, interrogé sur ce qu’il aurait fait si on l’avait prévenu, ne répond pas qu’il aurait refusé. Il répond qu’il aurait peut-être accepté la mission, mais sous d’autres termes, et il nomme lequel : un variable adapté à la situation, ce qui suppose une structure de variable qui distingue la conquête de la fidélisation. Il ajoute, selon ses mots, que ce n’aurait pas été « un oui définitif ».
C’est une information utile pour celui qui recrute, et elle va contre l’intuition. Dans son cas, connaître la situation aurait pu ouvrir une négociation plutôt que conduire à un refus. Ce qui la rend difficile, c’est de découvrir l’état du portefeuille au troisième mois, quand le contrat est signé et que l’objectif de l’année est déjà posé.
Peut-on repérer cela en entretien ? Le commercial interrogé en doute : selon lui, un commercial qui a quelque chose à taire sait le taire, et l’entretien se passe souvent face à un ancien commercial. Son conseil : se renseigner avant, et se rappeler que la période d’essai n’est pas faite que pour l’employeur. Un autre point de vue existe, qui n’est pas le sien : on n’est pas toujours face à un ancien commercial, et échanger avec des commerciaux en poste ou qui ont quitté l’entreprise donne parfois des avis qu’on n’obtient pas autrement. Dans les deux cas, découvrir l’état réel du portefeuille après la signature rend la discussion sur les objectifs, les moyens ou la rémunération plus difficile.
Il y a aussi les signaux lisibles dans l’annonce elle-même, que nous avons détaillés ailleurs, mais ils ne remplacent pas une description.
Si celui qui postule ne peut pas le découvrir, alors la description ne peut venir que de l’entreprise.
Ce que le droit ajoute, et c’est beaucoup
Quand le périmètre porte le variable, il devient une question de contrat.
Le principe est établi et répété. Le 12 février 2015, la Cour de cassation a jugé qu’un employeur qui avait retiré à un commercial un secteur et une catégorie importante de clientèle avait, par cette « réduction du périmètre de prospection, de nature à affecter la rémunération du salarié », modifié le contrat de travail, ce qu’il « ne pouvait imposer » (pourvoi n° 13-19.309). Le 11 mai 2016, la même chambre a censuré une cour d’appel qui n’en avait pas tiré les conséquences alors qu’elle avait constaté que la modification du secteur « entraînait une redéfinition des objectifs de vente sur lesquels était calculée la rémunération variable » (pourvoi n° 14-26.990).
Ce qui déclenche la protection n’est donc pas le changement en lui-même, mais son effet prévisible sur la rémunération. Un arrêt le confirme en sens inverse : le 19 janvier 2012, un commercial dont le contrat autorisait la modification du secteur « sous réserve du maintien d’une tournée d’importance équivalente » a été débouté, faute d’avoir établi un lien entre le redécoupage et la baisse de son variable (pourvoi n° 10-23.675).
Sur les objectifs, la règle est aussi claire. Quand le contrat confie leur fixation à l’employeur, celui-ci peut les modifier, mais à deux conditions posées le 2 mars 2011 : « dès lors qu’ils sont réalisables et qu’ils ont été portés à la connaissance du salarié en début d’exercice » (pourvoi n° 08-44.977). La Cour ne dit pas comment apprécier le caractère réalisable d’un objectif. C’est exactement là que l’état réel du portefeuille redevient un fait à établir.
Pour les VRP, le Code du travail impose que le contrat détermine « la région dans laquelle il exerce son activité ou les catégories de clients qu’il est chargé de visiter » : le périmètre y est un élément constitutif du statut.
Ces décisions règlent des litiges, une fois le conflit installé. Elles disent surtout ce qui aurait dû être écrit avant.
Ce que les sources ne disent pas
Aucune source consultée ne pondère ces dix points, ne fixe de seuil de déséquilibre acceptable, ni ne donne de norme française sur le temps de route, le nombre de visites ou la taille d’un portefeuille. Nous n’avons pas identifié, parmi les sources consultées pour ce dossier, de donnée permettant d’établir une norme de déplacements adaptée à ces situations. Ce constat décrit la limite de nos recherches, pas l’absence de toute statistique publique sur le sujet.
La façon de construire un portefeuille décrite plus haut, croiser le potentiel et la part de marché puis en déduire fréquences et objectifs, n’est tirée d’aucune publication. C’est une pratique de terrain, celle qu’Alexandre Cadot a mise en œuvre en encadrant des équipes de vente, et elle est présentée comme telle. Elle n’est pas la seule, et aucune étude consultée ne la compare à une autre.
Le témoignage cité a été recueilli lors d’un entretien téléphonique enregistré avec l’accord de l’intéressé, qui a relu son passage et l’a approuvé avant publication. Il a demandé l’anonymat. Ses chiffres sont les siens, déclarés de mémoire, et n’ont pas été vérifiés auprès de l’entreprise concernée. Un témoignage décrit un cas, il ne mesure pas une fréquence.
L’idée d’un variable assis sur la réactivation de comptes dormants, évoquée plus haut, a été formulée pendant cet entretien par Alexandre Cadot, qui le menait, pas par le commercial interrogé, qui indique que son entreprise ne pratiquait rien de tel. C’est une piste à examiner, pas une pratique constatée.
Ce qu’il reste à faire, des deux côtés
Pour un responsable qui confie ou redécoupe un portefeuille : écrire sur quoi il a été construit, potentiel estimé et part détenue plutôt que chiffre réalisé ; en déduire une fréquence de visite défendable et la part de prospection attendue ; expliquer pourquoi les comptes dormants dorment ; et vérifier ce que le changement fait au variable de chacun avant de l’annoncer.
Pour un commercial qui reçoit un portefeuille, à l’embauche ou après une réorganisation : demander sa composition plutôt que son chiffre, la raison de l’état des comptes, la fréquence de visite attendue et sur quoi elle repose, l’accès aux outils et sa date, et sur quelle base l’objectif de la première année est calculé.
Aucune de ces questions ne demande à une entreprise d’embellir son portefeuille. Elles lui demandent de le décrire. Un commercial qui sait ce qu’il reprend peut s’y préparer ; il ne découvrira pas, six mois plus tard, un travail qu’il n’avait pas accepté.
Corrections du 17 septembre 2026
L’analogie entre une décision du 7 juin 2006 sur la mobilité géographique et le redécoupage d’un portefeuille a été retirée : cet arrêt ne démontre pas cette transposition. Les décisions directement liées au secteur commercial et à la rémunération restent présentées. La formulation sur les statistiques de déplacements a été limitée aux sources effectivement consultées. La référence à l’étude de Shi et ses coauteurs indique désormais mars 2017, sans jour de publication non établi.
Sources
- Cour de cassation, chambre sociale, 12 février 2015, pourvoi n° 13-19.309 ·
- Cour de cassation, chambre sociale, 11 mai 2016, pourvoi n° 14-26.990 ·
- Cour de cassation, chambre sociale, 2 mars 2011, pourvoi n° 08-44.977 ·
- Cour de cassation, chambre sociale, 19 janvier 2012, pourvoi n° 10-23.675 ·
- Code du travail, articles L7311-1 à L7313-18 (voyageurs, représentants et placiers) ·
- Huanhuan Shi, Shrihari Sridhar, Rajdeep Grewal et Gary Lilien, « Sales Representative Departures and Customer Reassignment Strategies in Business-to-Business Markets », Journal of Marketing, mars 2017 (résumé consulté)
- ICFAI Foundation for Higher Education (Hyderabad), support d’enseignement à distance « Sales and Distribution Management », bloc 2, unité 6 « Sales Territories » ·
- Paul W. Farris et Robert E. Spekman, « Get Off My Turf: Assigning Sales Territories », Darden Ideas to Action ·
- Andris A. Zoltners et Sally E. Lorimer, « Sales Territory Alignment: An Overlooked Productivity Tool », Journal of Personal Selling & Sales Management, vol. 20, n° 3, 2000, p. 139-150 (résumé consulté)